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mercredi, 10 janvier 2007
Plotin, l'ultra divin
Plotin est un philosophe dont le nom est immanquablement lié à un système de pensée, le Néoplatonisme, jusqu’à le représenter dans son principe ; comme si la similitude des patronymes, Platon - Plotin avait œuvré à l’assimilation, la filiation et dans une certaine mesure l’approfondissement de la pensée du premier par la réflexion du second.
Le Néoplatonisme ne se réduit pas à une remise à jour du système platonicien. On pourrait parler d’une évolution de la pensée « classique » grecque, après des siècles de rayonnement et de prééminence, au moment de l’antiquité tardive. Le néoplatonisme est l’accomplissement d’une pensée singulière, mais cette pensée est intrinsèquement liée à une époque.
Plotin est le témoin d’un monde qui ne n’a pas encore la pleine conscience de son crépuscule, un monde où le brassage des cultes et des cultures peut être encore vu comme un enrichissement spirituel. Il appartient à un moment de l’histoire où les dieux anciens, les « dieux justes » perdent leur sens au profit des tenants du « Galiléen », celui où les comparaisons passionnées et raisonnées entre les systèmes de pensée sont encore possibles, avant des siècles de silence et de déni.
Philosophe et mystique, il aurait pu être un mahatma, « une grande âme », sur les bords du Gange en recherche d’une fusion ascétique avec l’univers. Unique, il a voulu agencer les deux versants de l’ascension spirituelle. Plotin et non Saint Plotin : malgré son accointance avec la métaphysique chrétienne il n’aura pas la sanctification d’une auréole comme Augustin.
Son modèle restera à la périphérie : inclassable, énigmatique, intemporel dans un idéal résolument grec : un vertige métaphysique pointant plus loin que l’au-delà.

Une biographie essentielle
La vie de Plotin est connue dans ses grandes lignes : une origine égyptienne, à Lycopolis (en 205), des études philosophiques à Alexandrie auprès d’un certain Ammonios, platonicien dont l’essentiel de l’œuvre est aujourd’hui perdu, puis un engagement très près du pouvoir impérial. Sa quête de l'Orient et de la philosophie perse et indienne, il l'a concrétisé durement en participant à la guerre contre les Mésopotamiens de l’empereur Gordien. Plus tard, il fut proche de l’empereur Galien, avec lequel il rêva d’une ville philosophique idéale, Platonopolis. Retiré de la vie mondaine, Plotin dictera son œuvre, mélange de notes et de leçons, et mettra en pratique un des fondements de sa philosophie : le mépris pour le corps et pour la matière. De lui, il ne reste pas de portrait, pas d’anecdotes susceptibles de le rendre accessible. La tradution rapporte qu’il connut quatre extases mystiques qui le mirent en résonance avec la plus haute forme de divin. Ces expériences furent assez déterminantes pour le conforter dans la voie son ascétisme.
Il meurt en 270, dans une solitude et un dénuement volontaires. C’est son disciple Porphyre qui rassembla ses notes et les réorganisa pour obtenir 54 traités classés en 6 groupes de 9 publiées sous le nom d’Ennéades. Plotin, lsa vie et son œuvre nous est connu au travers de Porphyre. La tradition grecque du maître et du disciple a retrouvé ici toute son importance.
Un paradoxe céleste
Pour aborder son système philosophique, il faut imaginer Plotin autant mystique que philosophe, autant concepteur d’hypostases que méditant sa fusion avec l’ultra divin. Sa conception pourrait même s’avérer un patchwork syncrétique si elle n’était pas soutenue pas une rigoureuse architecture de l’indicible.Sa démonstration est un paradoxe céleste : un « Un », conscient de son inconsciente conscience, plongé dans une auto contemplation au-delà de tout déterminisme, de toute entrave de pensée structurée, de raison raisonnable, infuse l’univers de son effusive présence.
Cet « Un » est hors de la pensée, mais il n’en n’est pas absent. Au contraire, Il infuse l’Etre et les êtres et se réfracte dans la matière, qu’Il illumine de l’étincelle de sa présence. Le mal n’est d’ailleurs pas le rival de cet « Un » que rien ne peut atteindre puisqu’il est au-delà de tout,
Le mal est son absence. L’absence de l’ « Un », de cette entité au de là du primordial, est la cause indirecte du mal, un mal par omission ultra divine. Son empreinte en négatif.Plotin a fait basculer l’ultra divin au-delà de l’investigation rationnelle, ce qui n’est pas nouveau dans les religions à mystères, qu’elles soient d’Egypte, d’Elusis, ou du culte de Mithra, mais qui est une première appliquée à la dissection grecque de la pensée. La classification et les schémas ne sont pas l’assise du monde, les idées, les archétypes, toutes ces modélisations virtuellement divines ne sont pas l’ultime émerveillement de la réalité réelle. L’agencement de l’univers est organisé, mais le principe suprême de cette organisation n’est pas réductible à son modèle. L’essence exprime le principe, elle ne se réduit pas à lui. Pour l’atteindre l’âme s’épure mais ne réfléchit pas trop. La raison n’est pas la voie royale.L’agencement des hypostases
Ainsi l’univers s’articule sur les trois hypostases : l’ Un , l’Intelligence et l’ Ame .
De l’Un, au delà de la conscience et du désir, émerge l’Intellect ou Intelligence. Elle est de l’essence même de l’ « Un », elle est de sa non substance irradiante de tous les possibles, mais elle est dotée de la capacité réflexive. Elle se retourne vers son origine et la contemple, elle, le double incarné de l’ « Un », le considère à travers les idées. Cette intelligence, qui est l’Esprit ou l’Etre, est la cohésion et l’harmonie du monde, la cohérence de l’univers. C’est le Dieu de Platon et sa cohorte d’idées qui définissent notre réalité.La contemplation de l’Etre vers l’ Un va engendrer la troisième hypostase, l’ Ame .
Cette âme générée contemple en retour l’intelligence. C’est l’âme du monde, l’ Anima Mundi des stoïciens, qui projette dans la matière les formes idéales qu’elle a partagées dans l’Intelligence. Elle est le grand mouvement du monde qui insuffle aux êtres des parcelles d’âmes, toutes issue de sa substance.Ainsi, toutes les âmes sont la réfraction de la contemplation de l’Etre vers l’ « Un ». Chaque âme est une parcelle de Dieu contemplant l’ Un .
Le monde matériel est la conséquence ultime de l’effusion de l’ « Un ».
Jeu de miroirs auto productif que l’ « Un » originel fait émaner de sa surabondance en prenant par palier conscience de son être en tant qu’Etant et en infusant de sa substance tous les êtres de la création. Création auto générée qui est un reflet de son origine, elle même au delà de la génération.
Le monde selon Plotin est un monde relié : le mouvement de l’ « Un » vers la matière est accompagné d’un mouvement de la matière vers l’ Un. L’âme humaine, prisonnière de la matière, possède la conscience diffuse d’appartenir à une autre réalité et elle doit s’affiner pour s’affranchir de la matière et se rapprocher de son origine. C’est la matière qui est taxée de négativité : lourde matière, corps inintéressants, structures épaisses et périssables incapables de rendre compte de leur organisation intime.

Plotin a détesté le gnostiques, à leur instar, il ne concevait pas le Dieu de la création comme la divinité ultime mais, contrairement à eux qui voyaient le démiurge comme un potier piteux et le monde comme un ratage dont il fallait s’extraire, Plotin considérait le monde comme parfait, puisque émanant de Dieu qui Lui émanait de l’ « Un». Dans son emboîtement de poupées russes divines, le mal est nécessairement réductible à la matière. Ce qui entraîne une dualité irrésolue entre un schéma idéal et des zones où la diffraction divine a du mal à passer.
Créateur d’arrière arrière monde et contempteur du monde matériel, Plotin a été très intelligible aux chrétiens. Sa vision spirituelle est proche des mystiques, on pense à Hildegarde de Bingen, Thérèse d’Avila, François d’Assise, à la tradition indienne, japonaise, et plus loin, à toute la tradition chamanique de l’approche de la texture intime de l’univers. Dieu beau et bon, mais pas seulement, Plotin, saute un pas plus loin. Il y a un au-delà de Dieu qui est par delà le Bien et le Mal : Nietzsche et Maître Eckhart se retrouvent en filigrane, en harmonie inattendue avec les sages tibétains.
Ainsi, il y a des fulgurances chamaniques et des gradations pythagoriciennes, une métaphysique qui s’éprouve mais une structure philosophique qui se décortique.Plotin a affuté la pointe ultime de la pensée grecque, il a mêlé de la magie d’Elusis à la rigueur de Platon et il a contribué à stigmatiser les matérialistes et faire des gnostiques des parias exotiques de la pensée.
Il a mit l’extase mystique au centre du modèle philosophique, et démontré le possible grand écart entre l’intuition fulgurante et le cheminement du philosophe.
Véronique Wilkin
11:05 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, néoplatonisme, plotin, platon

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