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samedi, 13 janvier 2007
Les portraits du Fayoum : photomatons de l’au-delà
On a appelé ces peintures funéraires « portraits » au moment de leur découverte, à la fin du 19 ème siècle, en 1888, par W.M Flinders Petrie. Des visages millénaires émergeaient, peints sur des plaquettes de bois précieux ou de la toile de lin.
On les a pris pour de grands dignitaires, en fait, ces portraits sont ceux de romains installés en Égypte, de classe moyenne, assez aisée pour se « payer » le luxe d’une belle sépulture.
Les « portraits » du Fayoum ne sont pas des portraits au sens où nous l’entendons.
Le portrait, dans notre culture, est la représentation de soi qu’un peintre restitue. C’est une représentation destinée à son modèle, à le faire connaître et reconnaître. Le portrait est un moyen de connaissance et de reconnaissance de soi et de transmission de son image aux générations futures.
Les portraits furent longtemps réservés aux nobles et auxdignitaires. Ce n’est que tardivement que la bourgeoisie y a eu accès, et puis tout un chacun avec la démocratisation de la photographie. Se faire tirer le portrait ou se le tirer soi-même est devenue chose facile, évidente. Dans un monde de profusion d’images, nos portraits sont familiers, nous en jouons, nous les instrumentons.
Les portraits dits du Fayoum, que nous voyons, sont ceux de personnes mortes depuis longtemps. « Visiter un musée, c’est visiter un cimetière où on voit les morts » disait Marguerite Yourcenar. Mais ces morts nous regardent habituellement à travers leur décorum. Nous savons à quoi nous attendre.
Avec les portraits du Fayoum, la rencontre avec « les morts » est plus forte, dérangeante.
Ils n’étaient pas destinés à être vus. Ils étaient destinés à être enterrés. Ce que nous regardons sont des pièces de matériel funéraire. Ce n’est pas une recherche esthétique pour elle-même, ce n’est pas une pose pour assurer son image dans l’instant ou la postérité. Ces images n’étaient pas « visibles » nous les regardons par effraction.

Ce ne sont pas des représentations classiques de l’art funéraire égyptien. Ces portraits sont la production hybride des influences gréco-romaines sur la pensée égyptienne. Ils combinent un savoir faire romain, hérité de la peinture grecque, le tout dans un esprit égyptien.
Ce type de mélange a donné quelques remarquables horreurs mais dans le cas des portraits du Fayoum, ce sont des merveilles. Ces portraits ont été peint au moment où les Évangiles étaient rédigés, en les regardant ils semblent avoir été réalisésavant-hier.
Ces portraits étaient peints rapidement, même si certains rajouts étaient possibles. Le peintre utilisait la technique de la détrempe avec des pigments végétaux et minéraux. Le fond était souvent constitué de pigments noirs amalgamés avec de la colle. Le mélange se faisait sur l'instant, avec un objet en métal chauffé, ce qui induit l’effet « enlevé » qui les caractérise.
Leur réalisation explique l’intensité des traits. Il fallait faire vite, sur une surface réduite, avec une palette limitée. Assez pour donner un style, même si de toute évidence, tous n’ont pas été peints par des « maîtres » artisans. Cette rapidité dans l’exécution nous est « familière », les traits sont « modernes » curieusement modernes, ces visages qui sont près de deux fois millénaires auraient pu être peints au tournant du 20 ème siècle.
Certains éléments étaient en relief, comme la barbe, les bijoux, la coiffure.
D’autres comme étaient gravés pour laisser apparaître le fond sombre. La combinaison des techniques varie. Le rendu des carnations est saisissant, les teints sont clairs, délicats, les chairs sont subtilement modelées. Les yeux sont agrandis, sans être déformés. Et les noms de ces « portraiturés » apparaissent en divers endroits, sur les bandelettes ou sur des plaquettes de bois accrochées. C’est un processus d’identification.
Leur modernité, leur humanité débordent de leur cadre de bois. Leur présence est forte, presque dérangeante.

Les masques funéraires égyptiens ont une dimension inhumaine. Soit par la beauté de leur forme, la somptuosité de leurs matériaux, comme ceux de Toutankhamon ou de Psousennès, soit, quand ils sont dans un simple « cartonnage » par leur hiératisme. Ces masques n’appartiennent pas au monde des vivants. Quand nous les regardons, nous voyons des visages transformés par le passage dans l’éternité, nous ressentons une distance entre notre monde et « le leur ». Le masque est le visage dans le Temps aboli, l’éternité, c’est un visage de métamorphose. La métamorphose s’opère par la stylisation
Avec les portraits du Fayoum, il en va tout autrement.
Humains, réalistes, ils nous fixent avec leurs yeux légèrement agrandis, comme s’ils étaient intimidés devant l’objectif qui allait leur tirer le portrait. Et quel portrait, c’est un photomaton pour l’au-delà, le visage que l’on sera censé présenter, une fois achevé les cycles de transformations qui suivent la mort physique et précèdent l’arrivée dans la lumière. C’est le visage de l’accomplissement métamorphique.
Humains, réalistes, ils nous fixent avec leurs yeux légèrement agrandis, comme s’ils étaient intimidés devant l’objectif qui allait leur tirer leur ultime portrait. Un photomaton pour l’au-delà, le visage que l’on sera censé présenter, une fois achevé les cycles de transformations qui suivent la mort physique et précèdent l’arrivée dans la lumière.

La force des ses portraits vient de la dignité sobre, de la vérité qui émanent de ces visages qui posent sans fard devant l’objectif de la mort. Les parures ne sont pas somptueuses, les femmes portent des bijoux simples et beaux, les hommes sont dignes mais sans ostentation. Dévoilés, ils nous regardent gravement et nous nous voyons en eux.
V.Wilkin
20:20 Publié dans Egypte | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : égypte, art égyptien, portraits du fayoum

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