lundi, 28 mai 2007
L'Evangile de Judas
Le texte est court, son impact est fort.
Des bribes de phrases, détruites, raccrochées l’une à l’autre à grande peine, suffisent à remettre en question les assises des quatre Evangiles canoniques, autant dire les fondements de la Chrétienté. C’est bien ainsi que l’affaire a été présentée, il y a un an, quand le texte de l’Evangile de Judas a été publié, sous l’égide du National Geographic.
Son titre à lui seul est une contradiction. L’Evangile de Judas, c’est une mauvaise plaisanterie ou une révélation. Ni l’une ni l’autre. C'es unt évangile apocryphe, dans la lignée des textes dit de Nag Hammadi, et qui avait peu de chance de refaire surface depuis le temps ou Irénée de Lyon lui avait imposé l’infamant sceau d’hérésie.
Hérésie parmi les hérésies, fustigé et honni, le texte a traversé des siècles d’ostracisme au fond d’une boite en pierre, elle-même au fond d’une grotte ; une grotte au fin fond de l’Egypte. Les voies du Seigneur sont bien impénétrables, tandis que brûlaient les autodafés de textes bien moins dérangeants la sécheresse de l’air et la double protection de pierre protégeaient la passion selon Judas, au pays d’Amon et d’Hathor. La survie et le sauvetage de ce texte, tranquillement compilé avec d’autres textes contemporains, est à lui seul un miracle narquois au dépend de ceux qui avaient décidé du tri à faire dans les divers récits qui contaient la vie et les dits du Galiléen.
A l’époque d’Irénée, cet évangile était une menace pour l’agencement de la jeune église. Aujourd’hui il est le point de départ d’un faisceau de questions et d’une mise en perspective radicalement différente de l’Enseignement et la passion de Jésus.
Pour les chrétiens, Judas est une vieille connaissance. On a le droit de dire de lui tout le mal possible : il est le réceptacle du Mal. Freud a argumenté ce phénomène connu de longue date qui fait haïr avec joie un seul individu par tout un groupe. Le groupe se structure bien mieux dans la haine portée contre une cible désignée. La haine est un grand confort mental, elle repose des excès d’Amour, celui là même que l’on pourrait mal employer. Le Christianisme est fondé sur l’Amour. L’incarnation de Jésus est une incarnation d’Amour. Sa passion et sa résurrection sont Amour. Dans ce ruissellement d’amour, l’enclenchement de la machine divine requiert quelques mauvais tours de manivelle. Les préposés à la manœuvre : le Malin et son aide à tout faire Judas.
Le Malin, le Mal en soi, est une donnée bien trop immense pour être jugée d’homme à homme. Le Mal a tenté le fils de l’Homme, autant dire qu’il écrase l’homme ordinaire.Le mal n’a pas pour fonction de trahir ; il va bien au-delà de la trahison. Il n’a pas à revêtir une forme particulière de sa totalité. Le Mal chrétien est un absolu qui ne se morcelle pas.
Judas Iscariote, lui, on le juge. Et il a un rôle gigantesque à jouer, il est le pivot de la passion christique. Il porte un visage marqué à l’aune du Mal. Un seul coin du Mal, c’est bien assez. C’est la trahison et, avec elle, toute une théorie de vilenies : avarice, tromperie, mauvaiseté, mensonge, qui seront les pierres d’un édifice singulier : le disciple qui trahit son maître.
L’histoire canonique a réglé le sort de Judas.
Jésus a été condamné par Ponce Pilate, mais envoyé vers sa passion par Judas Iscariote (et par le peuple éponyme). Il est ressuscité trois jours après sa mise au tombeau. Des générations de chrétiens ont répété ces paroles.
Judas, lui, se pendit et fut damné. Judas a perdu son âme après avoir volontairement perdu son maître. Non seulement il a trahi mais il a refusé à Dieu la mansuétude du pardon. Il a mit un point final à ses jours, il a été sa propre parque dans un nihilisme vertigineux. Pour cette dernière infamie, sa damnation devait être exemplaire. Des générations de chrétiens ont gobé ces paroles.
Car l’itinéraire de Judas est exemplaire : du centre de la cène au centre des enfers, il recompte sa maudite récompense avant de réussir un impeccable saut de l’ange à l’envers. Il a troqué son invitation d’élu à la table du Seigneur pour devenir l’immonde régal du Mal.

Judas est toujours satellite. Il sert le Mal. Ou le Bien, si la version est gnostique. Négative ou positive, sa personnification est une incarnation réussie puisqu’il incarne le déclenchement de la Révélation. Que sa conscience soit éveillée ou obscurcie, l’intuition qui le pousse à trahir ne vient pas de sa propre énergie spirituelle : elle a été labourée d’ombre ou de lumière.
Autrement dit, la simple condition humaine ne peut suffire à l’ampleur de la tâche. Judas est entraîné à trahir et, dans les deux cas, Jésus est l’initiateur « ce que tu dois faire, fais le vite. ».
On peut pardonner la triple trahison de Pierre. Elle a la maladresse de l’homme qui trébuche. Pour Judas, il n’y a pas de pardon possible, la haine est liée au dogme. Entre Judas, Judaïsme et Judaïté, il y aura peu de syllabes pour séparer le bon grain de l’ivraie. Judas a pris sur ses épaules la propension au Mal. Il est le fils d’Eve et aucune innocence ne lui ferme le coin des paupières. La représentation plastique creusera cette veine, Les Judas de Bosh, les Judas infernaux, doubles noircis, calcinés, d’une humanité indigne.
L’Evangile de Judas, n’est-ce que cela, une réhabilitation du traître, un renversement de situation ?
Non, c’est plus compliqué, abscond. C’est une cosmogonie différente, c’est l‘envers de l’endroit connu. Du droit à être connu. C’est changer de perspective. Envisager Jésus dans un discours différent, ou, si ce n’est radicalement différent dans le sens ultime, différent dans le décor.
Les gnostiques n’ont plus droit de citée depuis longtemps, les caricatures et les histoires absurdes, tout droit sorties des armoires à phantasmes, les ont rendus folkloriques à défaut d’hérétiques.
Ils sont de fameux, pour ne pas dire fumeux, inconnus. La découverte des textes de Nag Hammadi, textes gnostiques à nouveau disponibles depuis une cinquantaine d’années, n’a pas mis en lumière cette tradition auprès d’un large public. Trop complexes, philosophiques quand ce n'est pas sulfureux, les gnostiques peinent à reprendre la parole, depuis longtemps confisquée.
Le texte de l'Evangile de Judas a de quoi les y aider.
Quand on le lit en perspective avec celui de Philippe, de Marie ou de Thomas, l’évangile de Judas n’a pas de quoi surprendre. Le texte ne reprend pas les références habituelles des canoniques, il se place d’emblée sur un point de vue philosophique, ou plutôt cosmogonique.

Mais il est nettement moins épuré sur le plan symbolique. Il reprend et détaille (pour le peu de texte qui nous reste) toute la cosmogonie gnostique : Eons, Barbélo, Dieu Suprême et dieu malhabile, la bonne génération, les élus..... tous les ingrédients de la divine salade.
La gnose pourrait-elle faire des émules, remettre en question la répartition des rôles entre les bons et les méchants ? L’Evangile de Judas le fait, sans aucun doute. Mais il n’est pas sûr que cette nouvelle donne soit plus agréable que l’ancienne. Les gnostiques ne sont pas des ex new age : leur salut est élitiste, la porte est étroite. Aujourd’hui peu sont enclins à accepter une ségrégation céleste.
Les questions de Judas, le disciple préféré, parce que le plus apte à comprendre le message véritable du Christ, ce sont les nôtres. Quel est le sens de la création, quel est le sens de l’existence, et celui de la venue du messie ? Et Jésus répond, souvent en riant devant la simplicité des demandes : il enseigne la vérité. Et c'est la vérité gnostique : le vrai Dieu, c’est le contraire de celui qui a crée ce pauvre ersatz de la création et que nous prenons pour l’œuvre divine, alors que c’est un ratage lamentable. Pour comprendre le sens du monde, il faut le voir autrement.

Dans l'Evangile de Judas, comme dans tous les textes gnostiques, Jésus connait et méprise de toute éternité ce faux Dieu que les autres disciples adorent et louent. Il les considère comme une bande de braves bornés auxquels il faudra encore beaucoup d’efforts pour comprendre le sens secret des choses du Ciel.
Ce Jésus là est heureux de vivre et n’a pas peur de mourir. La mort est une libération vers un monde bien plus vivant et Judas va l'aider à se libérer. Il n’entre pas dans le cadre doloriste des tableaux chrétiens. C’est un Jésus vivant, venu d’un monde vivant, intensément vivant, et il fait de son divin mieux pour enseigner son petit groupe, sans grand succès.
Dans cette logique particulière il n’est pas étonnant que les témoignages des apôtres soient entachés de leur erreur première : celle de méconnaître le sens et la réalité de leur univers.
Seul Judas a l’esprit assez ouvert pour comprendre et il a saisi cette étincelle de divin en lui, bien repliée comme une échelle de Jacob, qui lui donne accès à l’étage supérieur de la connaissance. La porte du vrai royaume.
Il n’est pas sur que les options proposées par les fragments des multiples gnoses aient de qui séduire la quête spirituelle de nos contemporains. La volonté, le désir de communiquer avec le divin sans l’intermédiaire, l’intercession d’un clergé hiérarchisé, la liberté et l’importance donné au corps, une universelle bonté qui englobe le monde dans un sourire et la destinée d’une étoile ne peuvent pas suffire à faire oublier les élucubrations sectaires des groupes où se croisaient et se nouaient les influences disparâtres de la fin du premier siècle. De Platon à l’ésotérisme des cultes à Mystères en passant par quelques arrières cours des temples égyptiens.
Quand on sait la hargne avec laquelle Plotin a combattu les gnostiques, on peut deviner l'importance qu'ils ont pu avoir et la fascination qu'ils ont exercé. On peut étendre l’analogie à d’autres philosophes, tombés dans le christianisme et donc dans la sainteté, ces pères qui pour avoir tant fustigé les gnostiques ont peut être éprouvé la tentation de l’étoile de Judas. Les dogmes et l’étroitesse de vue étaient, de fait, des deux côtés, même si la liberté individuelle et la connaissance de soi semblaient prendre une autre dimension dans la gnose
La gnose était une connaissance qui passait de confidence en adhésion et qui reposait sur un corpus de secrets. Une connaissance si vaste qu’elle était persuadée d’avoir réussi la synthèse des cultes et des philosophies, de détenir les secrets de l’Univers.Le Christ y était un initiateur. Ce n’était peut être pas la première fois qu’il s’incarnait sur Terre, il était considéré comme une entité cosmique qui avait déjà pu prendre d’autres formes comme l'Osiris des Egyptiens et le Dionysos des Grecs. L'Egypte et la Grèce, les deux racines du gnosticisme.comme du Christianisme.
L'intérêt de cet évangile apocryphe est ailleurs. Il est dans le renversement de l’image de la trahison. La beauté qui lui est conférée et son message.
Car la beauté des images est là. Celle qui termine le texte a une intense force poétique. C’est l’image d’une liberté en devenir, un encouragement à l’individu à devenir ce qu’il est, ce qu’il peut être. Même si le codex est en miettes, si les mots manquent aux mots pour que le véritable sens soit intelligible au lecteur, la complicité sereine entre Jésus et son disciple est troublante. Pour le futur crucifié qui laissera son manteau de chair, pour l’élu qui suivra sa voie lumineuse, au mépris du mépris des autres hommes. Une seule étoile au mépris de la nuit de l’incompréhension généralisée. On est loin de la damnation mesquine du suicidé.
Peut-on envisager une passion sans trahison ? Peut-on comprendre le sacrifice du Christ sans qu’un ennemi rapproché ait œuvré dans le premier cercle des disciples ?
Ne plus penser selon l’ordre des personnages bibliques, voir le monde à l’envers, mettre notre œil à la lentille de la chambre noire.
Serait-ce un tel bouleversement de ne plus stigmatiser la félonie désignée mais de chercher le sens d’un sacrifice consenti sans que le Mal intervienne ?
Sans que le Mal puisse agir si Jésus est d’une nature qui le dépasse entièrement. Ce débat millénaire fait-il encore sens ?
Il le fait puisque la nature du Mal se pose aussi radicalement pour nous qu’elle se posait au moment de la rédaction de ces textes, canoniques ou gnostiques.
Les avis ont divergé mais le questionnement demeure.
Un mal écrasé par une émanation du vrai Ciel, une étincelle de ce vrai Ciel en nous et nous gagnons une insupportable indépendance. Nous pouvons considérer que le Mal est une erreur devant laquelle il faut se dresser et que la recherche de sa propre vérité est possible. La divine vérité qui bat en chacun de nous.C'est une utopie rayonnante, comme l'étoile de Judas, mais qu'importe.
L'indépendance au mépris du mépris des autres. Si le message de Judas a encore cette valeur d'enseignement, alors il n'a pas perdu de sa force de subversion, aujourd'hui terriblement nécessaire.
Véronique Wilkin
22:10 Publié dans histoire des religions, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : évangile de Judas, Judas, Jésus, trahison, gnostiques, caïnistes

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